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29-04-2026

15:16

Sahel : « La Mauritanie n’est pas tombée dans les mêmes errements démagogiques ou antifrançais que ses voisins », souligne Pierre d’Herbès

Epoch Times -- Dans le cadre d’une visite d’État, Emmanuel Macron recevait mi-avril le président de la Mauritanie, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Au menu des discussions, renforcement des relations commerciales, crise migratoire et sécurité au Sahel.

– Pour l’expert en intelligence économique et professeur associé à l’École de guerre économique, la capacité de la Mauritanie à contenir la menace djihadiste et à ne pas céder aux sirènes des discours anti-français en fait un partenaire privilégié de la France.

Epoch Times – Pour quelles raisons la Mauritanie compte-t-elle parmi les derniers partenaires fiables de la France au Sahel ?

Pierre d’Herbès – La Mauritanie est considérée comme un allié fiable parce qu’elle est l’un des seuls pays du Sahel occidental, hormis le Sénégal, à être parvenue à contenir et repousser les groupes armés djihadistes.

Et pourtant, Nouakchott partait de loin. À la fin des années 2000, la Mauritanie était le pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest le plus touché par les attaques djihadistes. Le tournant s’effectue à partir de 2011, date à laquelle les autorités reprennent l’initiative.

Comment y sont-elles parvenues ? La « victoire dans les dunes » repose sur une stratégie que l’on peut découper, grossièrement, en deux piliers : un religieux et un sécuritaire.

Le premier a consisté à venir sur le terrain religieux afin de déconstruire le narratif des groupes armés. La Mauritanie étant une république islamique, elle incarne clairement une autorité. Elle s’est également appuyée sur d’autres pays en pointe dans la lutte contre l’islam politique comme les Émirats arabes unis et le Maroc.

Ces initiatives, passant par des débats publics avec des djihadistes, ont notamment donné lieu aux Conférences africaines de la paix. Elles se tiennent tous les deux ans à Nouakchott et visent à contrer les groupes armés via le dialogue intercommunautaire et religieux.

Le second pilier, sécuritaire, a consisté à faire monter en puissance l’outil militaire mauritanien. Dans les années 2000, il avait toutes les caractéristiques d’une armée africaine standard : mal administrée, sous-financée, orientée vers un schéma bataillonnaire et mécanisé hérité de la guerre froide, etc. Les autorités mauritaniennes vont alors totalement changer de modèle.

Tout d’abord, les budgets vont être revus à la hausse, les soldats mieux payés et les infrastructures (casernes, entraînement, etc.) rénovées. Mieux, c’est son modèle d’armée, et subséquemment ses doctrines, qui vont être revus. En outre, le pays a su multiplier les partenariats militaires étrangers rationnels. La France a joué un rôle important, notamment sur le volet de la formation ainsi que de l’équipement. Plus tard, se sont ajoutés la Chine, le Maroc, etc.

Ensuite, la Mauritanie n’est pas tombée dans les mêmes errements démagogiques ou anti-français et pro-russes que ses voisins, privilégiant une approche de partenariat et de collaboration avec Paris.

Pourriez-vous revenir en détail sur le succès sécuritaire de la Mauritanie ?

De nouvelles unités vont être créées ou remises au goût du jour. C’est le cas des groupements spéciaux d’intervention (GSI). Il s’agit de petites unités d’élite – entraînées par les forces spéciales françaises – dont le rôle est de nomadiser pendant plusieurs jours dans le désert, en totale autonomie. Ils quadrillent le territoire en pick-up à surveiller.

En cas de détection d’une infiltration djihadiste, ils se concentrent et neutralisent la menace. En bref, c’est la réponse directe au modus operandi des groupes armés : fugacité, mobilité et attaque chirurgicale, le tout couplé avec un armement moderne et lourd. Ils peuvent faire appel à un appui aérien sommaire, via des avions de contre-guérilla Super Tucano. Le pays commence aujourd’hui à s’équiper de drones (surveillance des frontières). Cette approche, qui a permis de reconquérir l’est du pays à partir de 2010-2011, permet aujourd’hui de contenir, voire de dissuader les infiltrations armées. C’est la naissance de « l’armée des sables ».

Ce travail doctrinal s’est couplé à une montée en puissance des services de renseignement. Ceux-ci ont été restructurés et mieux financés. S’ils sont dotés de moyens de détection technique, ils reposent en grande partie sur du renseignement de terrain d’origine humaine. Ils sont rendus possibles non seulement par le retour de l’État dans les zones isolées du pays, mais aussi par la forte structure sociale du pays, ainsi que par les liens tribaux et matrimoniaux (Maures, Touaregs, etc.) à cheval entre Mauritanie et Mali.

Dans les zones les plus reculées, c’est la garde nationale, des unités méharistes, qui assurent le travail de renseignement mais aussi de présence de l’État. Ils effectuent aussi un travail de sécurisation, de premiers soins et de développement de proximité.

Le sentiment anti-français semble plus diffus et moins fort en Mauritanie que dans de nombreux autres États du Sahel. Cela s’explique-t-il par des raisons historiques ?

Il y a tout un faisceau de raisons. Pour commencer, il faut avoir en tête que le territoire a été colonisé tardivement, aux alentours de 1920, et qu’il était encore moins peuplé qu’aujourd’hui (4 millions d’habitants).

Lors de l’indépendance, le pays a été rapidement propulsé dans les affrontements diplomatiques et militaires autour du Sahara occidental aujourd’hui marocain. Il faut ajouter à cela que, si la Mauritanie est un pays multiethnique, elle dispose d’une plus grande cohérence historique et communautaire dans son découpage territorial, notamment par rapport aux pays de l’AES.

De ce fait, il est plus facile pour le pays de mettre en avant un imaginaire culturel et historique dense, facteur de fierté nationale et de cohésion. Bien sûr, le pays a ses propres lignes de fracture internes, notamment intra-ethniques, mais ce sont des ressorts anciens qui n’ont rien à voir avec la colonisation. Je simplifie à l’extrême, car il y aurait beaucoup de choses à dire à ce sujet : c’est un vaste débat !

De facto, le pays s’est construit rapidement sa propre identité, avec un imaginaire colonial moins complexé vis-à-vis de la France. À cela, il faut ajouter une aide militaire française alliant efficacité et surtout une certaine discrétion, ce qui n’a pas donné l’opportunité aux opposants et rivaux étrangers de la France d’activer une perception néocoloniale de son action.

Notons aussi que c’est toujours un pays dans lequel l’urbanisme est moins dense, en proportion de la population, autant dans la structure des villes que dans le reste du Sahel. Les foules de jeunes chômeurs ultra-connectés de Bamako et de Niamey ont été les caisses de résonance privilégiées des narratifs anti-français.

Enfin, le pays n’a pas connu de putsch militaire qui aurait pu être le point de départ d’une amplification du sentiment anti-français comme on l’a vu dans le reste du Sahel. Bien sûr, celui-ci était déjà bien implanté dans les aires urbaines maliennes, burkinabè et nigériennes, mais en trois ou quatre ans, il s’est transformé en quasi-système de gouvernement, la France devenant le repoussoir ultime, la responsable de tous les maux.

Raison pour laquelle le général Tiani, au Niger, a accusé la France de l’attaque de l’aéroport de Niamey en février. Même chose depuis quelques jours au Mali : alors que le GSIM assiège Bamako, la junte contribue à faire courir le bruit que les groupes armés sont financés et soutenus par la France.

Il faut bien rappeler aussi que le sentiment anti-français en Afrique de l’Ouest reste un phénomène protéiforme et réversible. À titre d’exemple, lors du coup d’État au Bénin en décembre, les putschistes ont tenté de l’exploiter sans obtenir en retour un soutien massif de la population à leur entreprise.

Nouakchott peut-il aujourd’hui aider la France à rebâtir des relations saines avec le Burkina Faso, le Niger et le Mali ?

À mon sens, je ne crois pas. Déjà parce qu’il est difficile de prédire ce qu’il adviendra des États du Sahel à moyen terme. Non seulement les groupes armés évoluent désormais librement, mais ils administrent de facto des pans entiers des territoires du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

Les juntes, elles, peuvent compter sur les aires urbaines massives comme bouclier, ainsi que sur leurs gardes prétoriennes russes et turques. Mais pour combien de temps ?

Depuis un an, les groupes armés multiplient les attaques dans les aires urbaines, les mettent sous blocus, prennent l’initiative militaire. Difficile de prédire la continuité des États et de leurs frontières actuelles dans ces conditions. En fait, les perspectives sont assez floues.

Deuxième souci, la Mauritanie entretient des relations complexes avec son voisin malien. De facto, ils ont les mêmes adversaires, mais leur approche de la résolution de la crise diffère largement. Là où Nouakchott a misé sur un apaisement intercommunautaire, le dialogue et une approche militaire raisonnée, les autorités maliennes se sont engouffrées dans la riposte à outrance. Les exactions, voire les massacres de Peuls, Maures et Touaregs maliens, ne sont plus un secret.

Des méthodes de terreur qui ne diffèrent plus tellement de celles de leurs adversaires et qui participent à envenimer éternellement la situation. Ce ne sont pas les groupes armés que fuient les 300 000 réfugiés (au minimum) maliens en Mauritanie, mais bien la brutalité de l’Africa Corps (ex-Wagner) et des FAMA (forces armées maliennes).

Évidemment, le Mali a hérité d’une situation ethnique plus complexe que la Mauritanie, dans laquelle le passif intercommunautaire précolonial (djihads peuls, rezzous touaregs, etc.) est très puissant dans l’imaginaire des populations du sud du pays. Et l’on se rappelle le continuum tribal, voire matrimonial, des populations semi-nomades évoluant entre les deux pays…

Même du temps de Barkhane, la collaboration entre les pays, dans le cadre du G5 Sahel ou de la Force conjointe éponyme, était difficile, par exemple sur le volet du droit de poursuite. Depuis le départ de la France, les incidents frontaliers et les contentieux, voire les tensions militaires, se sont multipliés. La Mauritanie a d’ailleurs dû essuyer plusieurs attaques informationnelles et fake news en provenance de l’AES, visant à déstabiliser l’opinion publique locale. De telles ingérences n’aident pas à garder des rapports cordiaux.

En parallèle de sa bonne entente avec Paris, Nouakchott cherche-t-il à développer ses relations avec Moscou ?

Il existe bien des relations entre les deux pays, mais ces dernières restent limitées. Cela étant, il faut garder à l’esprit que les relations internationales sont plus flexibles qu’elles n’en ont l’air. Un État peut consolider ses liens avec un partenaire clé tout en développant des relations avec des nations qui ne sont pas des alliés de ce même partenaire.

L’exemple des Émirats arabes unis est assez intéressant. C’est un allié militaire proche de la France. Les événements récents dans le Golfe ont d’ailleurs prouvé la solidité de ce lien. Pour autant, ils restent un intermédiaire de négociation important avec Moscou, aujourd’hui ennemi désigné de la France. Il n’en demeure pas moins que, sur le plan de la coopération sécuritaire, la Mauritanie a plus tendance à compter sur le soutien de puissances occidentales et arabes à l’instar de la France, des États-Unis, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Maroc que sur celui de Moscou, sans oublier la Chine, évidemment.

Une coopération militaire existe entre la Mauritanie et la Russie, le dernier accord de ce type ayant été signé en 2023. On est cependant loin de la densité ou de l’antériorité de pays comme la France. Mais surtout, cette coopération ne comprend pas le déploiement sur son sol de mercenaires qui opèrent en dehors du droit international et qui sont responsables de crimes de guerre.

Pour rappel, c’est bel et bien ce qui avait provoqué le départ volontaire de la France du Mali en 2022 : le risque de collaborer de fait avec des entités combattantes ne respectant pas les conditions juridiques et éthiques de l’engagement de l’armée française, sans parler de la guerre de l’information que menait la Russie sur place depuis déjà quelques années.



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