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Les lapidations au Mali galvanisent la résistance à l'extrémisme
Quelques jours après qu'Ansar al-Din eut lapidé un jeune couple près de Kidal, des centaines de jeunes de Gao ont empêché les militants du MUJAO de trancher la main d'un voleur.
Cela avait commencé par des flagellations publiques, avant de se transformer en une horrible lapidation. Les habitants du nord du Mali sont désormais face à un choix : accepter un Azaouad méconnaissable ou rejeter l'alliance entre les terroristes et les islamistes qui ont fait main basse sur leur région.
Avec la prise de contrôle du nord du Mali par Ansar al-Din et le MUJAO, les habitants de la région pensaient avoir vu le pire. Certes, al-Qaida était déjà présente dans cette vaste région désertique et administrait des camps d'entraînement qui s'étaient doublés de prisons pour les Occidentaux enlevés, mais les Maliens eux-mêmes n'étaient pas directement visés. De plus, ces derniers étaient déjà endurcis par le long combat mené par les Touaregs pour l'autonomie de la région.
Même après que le groupe islamiste et le mouvement affilié à al-Qaida se furent associés pour imposer la ségrégation dans les écoles, forcer les femmes à porter le voile, fermer les bars et les boîtes de nuit, et infliger des sanctions brutales aux fumeurs, aux buveurs et aux hommes rasés, les Maliens ne s'attendaient toujours pas à ce qui allait se produire le 29 juillet.
Des militants d'Ansar al-Din ont tué deux jeunes Touaregs à Aguelhok, un village situé entre la base militaire de Tsalit et la ville de Kidal, dans le nord-est du pays. Des témoins ont raconté que les islamistes avaient placé le jeune homme et la jeune femme dans des puits différents, puis les avaient frappés à coups de pierre, alors que trois cents de leurs voisins assistaient à la scène en silence.
Ce couple non marié avait deux enfants, dont un bébé de six mois.
"Ils ont lancé des cris de détresse et ont crié sans relâche, mais les membres d'Ansar Al-Din n'ont manifesté aucune pitié, pas plus qu'ils n'ont fait preuve de compassion pour les jeunes enfants abandonnés", a indiqué le journaliste Mohamed Ag Ahmedou à Magharebia.
"La jeune femme attendait un autre bébé, qui est mort dans le ventre de sa mère", a-t-il ajouté.
Aux termes de la charia, une lapidation pour adultère exige une confession. Si la personne "nie ou cache les faits, elle ne peut être lapidée", a expliqué à Magharebia Ould Brahim, imam d'une mosquée de Gao.
"J'ai entendu dire que le jeune couple qui a été lapidé avait reconnu les faits, mais je ne sais pas s'il les a reconnus sous la violence ou de manière volontaire", a ajouté cet imam.
Ansar al-Din a affirmé que cette punition était justifiée, et s'est engagé à lapider tous ceux qui afficheront des comportements similaires.
"Ils ont reconnu avoir pratiqué des actes immoraux et ont demandé à être purifiés par la lapidation", a déclaré le porte-parole d'Ansar Al-Din Sinda Ould Buamamah à Magharebia. "Nous leur avons expliqué la procédure et leur avons demandé de revenir sur leur décision, mais ils ont insisté pour que le jugement soit exécuté", a-t-il déclaré.
"Nous ne forçons personne. Ce que nous appliquons, c'est la règle de l'Islam, et toute critique de cet acte est une critique de l'Islam, non d'Ansar Al-Din, parce que nous ne faisons qu'appliquer la loi de Dieu", a-t-il poursuivi.
Et Ould Buamamah de poursuivre : "Si ce couple était revenu sur sa confession, nous n'aurions pas exécuté la sentence, mais ils n'ont pas prononcé un seul mot durant leur lapidation."
Mais selon Yaya Tandina, journaliste à Tombouctou, "Ansar al-Din affirme que ce couple a confessé son adultère et a demandé à être lapidé. Aucun habitant de Tombouctou ne croit une telle histoire, parce qu'il serait totalement surprenant que quiconque demande à être tué de cette manière."
Les raisons avancées par Ansar al-Din ne parviennent pas non plus à convaincre les autres Touaregs. "Comment peut-on accepter de telles pratiques de terreur ?", s'interroge Ham Ag Mahmoud, l'un des leaders du Mouvement national pour la libération de l'Azaouad (MNLA), d'obédience laïque.
"Ces gens agissent de manière totalement irrationnelle. Il est devenu difficile de cohabiter avec eux. Si une personne a recours au meurtre, au vandalisme et à l'intimidation, elle devient criminelle et doit être éliminée." "Nous considérons ces groupes comme de simples usurpateurs et comme des occupants de notre terre", a-t-il dit à Magharebia.
Cette lapidation a laissé une impression indélébile dans la région. Comme l'a raconté à Magharebia Boubakar Ag Mido, natif d'Aguelhok : "Personnellement, je n'ai pas voulu être présent lors de cette lapidation, parce que je peux pas assister à la mort lente de personnes."
"Les gens ont paniqué, et certains ont pleuré de manière hystérique en voyant cette lapidation", a-t-il déclaré. "Cette mort a laissé une immense tristesse dans le village, qui assistait à ce type d'incident pour la première fois."
Mais la mort de ce jeune couple entre les mains des islamistes a encouragé la population de Gao à manifester contre une nouvelle application violente de la charia.
Des centaines de jeunes se sont en effet rassemblés sur la Place de l'Indépendance de Gao, samedi 4 août, pour empêcher le MUJAO de trancher la main d'un voleur présumé. Ils ont réussi à empêcher l'application de la sentence.
En réponse, le groupe terroriste s'en est pris au présentateur de la radio locale Abdoul Malick Maïga, Cet animateur de la station Adaar Khoïma de Gao, âgé de 32 ans, avait appelé ses auditeurs à se rassembler pour empêcher la punition en public de ce jeune voleur. Maiga a failli succomber à ses blessures. Il se trouve toujours dans une unité de soins intensifs dans un hôpital de Gao.
L'émir d'AQMI Abdelmalek Droukdel aurait demandé à ses troupes présentes au Mali de soutenir Ansar al-Din et de se placer sous son commandement. Droukdel semble avoir choisi le modèle al-Qaidien afghan, qui consiste à s'appuyer sur une organisation locale pour imposer la charia.
Mais une telle stratégie risque de se retourner contre les alliés d'AQMI. Selon les observateurs, la population du nord du Mali, qui souffre déjà du sous-développement, de l'isolement et de la marginalisation, ne serait en effet pas disposée à accepter une injustice encore plus grande en s'inclinant devant les diktats des terroristes.
Comme l'a expliqué un jeune homme de Kidal, les groupes terroristes qui luttent pour le contrôle de la région sont "des mafieux, des voleurs et des trafiquants de drogue".
Il n'en reste pas moins que la crise qui secoue le nord du Mali doit être prise très au sérieux, explique Lies Boukraa, directeur du Centre africain d'études et de recherches sur le terrorisme (CAERT).
"Qu'ils se fassent appeler AQMI ou autre, ce sont des acteurs qui cherchent à tirer parti du désordre dans le Sahara", a-t-il expliqué à Magharebia.
Par Jemal Oumar à Nouakchott et Nazim Fethi à Alger pour Magharebia