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Pour le gouvernement, mes chansons ressemblaient à des bombes
- Question simple : comment Maâlouma s’est-elle imposée sur la scène artistique en Mauritanie, le pays de plus d’un million de poètes ?
Vous savez, je n’aime pas parler de moi-même. Il existe beaucoup d’écoles musicales traditionnelles en Mauritanie. A chaque fois, on sent qu’on apprend quelque chose de nouveau. Depuis mon jeune âge, je me dis que l’artiste n’est pas celui qui chante seulement. L’artiste est porteur d’un message, il est l’émanation d’une douleur. Il doit réagir à son environnement.
Un biographe occidental a considéré que j’étais une griote. Ce qui est faux. Je suis une chanteuse qui compose les chansons et qui écrit des textes. Toute ma famille est composée d’artistes. Mon père était instruit, maître de chant traditionnel et poète. Il m’a appris à écouter la musique. Mes frères et moi avons vécu dans une maison ouverte sur le monde. Tous mes frères sont des compositeurs de musique. Mon jeune fils l’est aussi.
Je chante le blues en hassani et en arabe. J’ai commencé par l’écriture des chansons dans lesquelles je dénonçais l’arbitraire, l’injustice. Je m’élevais contre les interdits injustifiés. Je me suis retrouvé malgré moi sur le terrain politique en militant dans le parti de l’Union des forces démocratiques (opposition).
- D’où la censure qui vous a ciblée pendant longtemps…
Souvent, mes chansons ouvraient les saisons politiques. Cela ne plaisait pas au gouvernement. Ils ont essayé de m’interdire de chanter par tous les moyens. Je ne passais plus dans les médias étatiques et ne recevais plus d’invitations. J’ai beaucoup souffert de la censure. Mais j’ai été soutenue dans le monde entier. Les personnes qui veulent changer des choses dans la société sont toujours ciblées.
En Mauritanie, on n’était pas habitués à voir des artistes s’engager sur le terrain politique, surtout du côté de l’opposition. Ce que j’écrivais dans les chansons gênait le pouvoir. J’attirais l’attention de la population sur leurs droits et sur la mauvaise gestion des affaires du pays. Pour le gouvernement, mes chansons ressemblaient à des bombes à retardement. Tous mes concerts étaient entourés d’une forte présence policière.
- Et où se trouve la Mauritanie aujourd’hui ? Quelle place a-t-elle sur la carte du monde ?
La Mauritanie figure parmi les plus grands exportateurs d’or. Ses côtes sont riches en poissons. La démographie est faible, nous avons 3 millions d’habitants seulement. Mais le pays souffre toujours des lois militaires qui datent de plus de trente ans. Le régime actuel a réalisé des routes, mais le pays manque de beaucoup de choses encore. Le pays a besoin de réformes à tous les niveaux.
Il faut une véritable séparation des pouvoirs, une démocratie réelle, un partage juste des richesses, de la transparence dans la gestion et d’un changement des pratiques administratives et judiciaires. Le pays, qui possède de trésors encore enfouis sous terre, a réellement besoin d’une volonté politique forte pour sortir du sous-développement.
Fayçal Métaoui