06-01-2026 11:54 - La dégradation structurelle de la balance commerciale et l’éviction du secteur privé par les politiques de domination budgétaire

La dégradation structurelle de la balance commerciale et l’éviction du secteur privé par les politiques de domination budgétaire

Par Maître Taleb Khyar ould Mohamed Mouloud*

A titre préliminaire, il faut d’emblée rappeler que la gestion de l’économie par la domination budgétaire a été pensée par Keynes comme une thérapie à caractère temporaire, pour faire face à la crise de sous-emploi causée par la grande dépression de 1929.

S’il est vrai que l’on ne retient souvent de la théorie keynésien que l’exaltation des dépenses publiques financées par un déficit budgétaire, il ne s’agit là que de l’un des instruments de cette théorie auquel il faut associer une politique monétaire expansionniste encourageant l’investissement privé, et une politique fiscale organisant une redistribution des revenus au profit des classes déshéritées dont la totalité du patrimoine est dédiée à la consommation.

De surcroît, la théorie keynésienne a été pensée dans le cadre d’un pays hautement développé, la Grande Bretagne, pour faire face à un problème particulier : une crise de sous-emploi.

Au vu de l’excellence de ses résultats et de son retentissement, mais sans fournir aucun effort pour sa contextualisation, les pays en voie de développement usent et abusent de la théorie keynésienne nonobstant la spirale inflationniste qu’elle peut engendrer dans les économies de rente qui caractérisent ces pays.

En Afrique, le président du Sénégal et futur académicien, Léopold Sedar Senghor a été le premier à communiquer sur ce sujet.

Son expression choisie était celle de « dégradation des termes de l’échange » par référence au taux de change réel* considéré comme une variable structurante de la balance commerciale.

Une dépréciation du taux de change réel se traduit mécaniquement par une augmentation nette des exportations, avec pour conséquence une amélioration de la balance commerciale, et vice-versa. Dans ces conditions, les politiques budgétaires dont l’objectif est de financer le déficit public par l’endettement extérieur seront orientées vers une stimulation des exportations par le biais d’une dépréciation du taux de change réel.

Or, en l’absence d’une production nationale des biens éligibles à l’importation, à fortiori ceux de première nécessité (riz, oléagineux, céréales……), la dépréciation du taux de change réel se traduit sur le panier de la ménagère par une véritable détresse sociale qui ne peut être surmontée que par une subvention des denrées alimentaires de première nécessité.

La vocation première de ces subventions, comme d’ailleurs de toutes les subventions, est de disparaître à terme ; si elles se maintenaient, elle finiraient par annuler les effets de la politique budgétaire, les revenus générés par l’amélioration des exportations étant réexpédiés en devises fortes pour importer les biens de première nécessité ; on perd d’une main ce qu’on gagne de l’autre ; les exportations gagnent en compétitivité, mais les prix à l’importation explosent. On rentre alors dans une spirale inflationniste sans fin.

Au plan général, rien n’a véritablement changé après la mise en garde de l’ancien président sénégalais ; on en est toujours à subir la « détérioration des termes de l’échange » telle qu’il l’a décrite.

Certes, en ce qui concerne la Mauritanie, il y a eu une légère éclaircie, notre balance commerciale s’étant améliorée, notamment par la création d’une monnaie nationale adossée à la nationalisation de la MIFERMA, et le maintien du mécanisme de subventions des denrées alimentaires de première nécessité par la SONIMEX créée au lendemain de l’indépendance.

On peut cependant déplorer que ce mécanisme de subventions ait été pensé pour perdurer, alors qu’il fallait à terme y mettre fin par l’amélioration de notre bilan agricole, ce qui n’a pas été le cas. La création de la SONIMEX aura donc consisté pour l’essentiel à éjecter le privé qui, au lendemain de l’indépendance et bien avant, alimentait bon an, mal an le pays en denrées de première nécessité accessibles aux bourses les plus maigres.

Le secteur privé mauritanien aurait certainement investi pour l’émergence d’une agriculture compétitive, mais il y avait à l’époque un courant de pensée opposé à toute promotion du capital privé, courant qui bénéficiait d’une bonne audience auprès des dirigeants en place.

On connaît la suite ; la gestion de la SONIMEX a été confiée à des fonctionnaires qui vont se l’approprier pour s’auto-enrichir avant que sa liquidation ne soit prononcée dans des conditions jamais élucidées à ce jour.

Chaque fois que des fonctionnaires appelés à devenir des commis de l’Etat se sont découverts des vocations managériales, cela s’est toujours terminé par la faillite de l’entité publique qui leur est confiée, et qu’ils vont s’empresser de liquider pour effacer toute trace de leur gestion calamiteuse. C’est valable pour la SONIMEX, c’est valable pour la SMAR, c’est valable pour Air Mauritanie……..etc.

Les politiques de domination budgétaire qui, pour l’essentiel, contribuent à l’éviction du privé, ne laissent aux pays à économie de rente que le choix de subventionner à l’infini les produits de première nécessité ou celui de se résigner à la hausse de leurs prix.

En conséquence de quoi, les emprunts extérieurs destinés au financement de ces politiques ne sont d’aucune utilité pour l’amélioration des balances commerciales de ces pays, condamnées à un déficit structurel.

- Avocat à la Cour

-Ancien membre du Conseil de l’Ordre

*Taux de change réel : appelé aussi « termes de l’échange », il renseigne sur le taux auquel il est possible d’échanger les biens d’un pays contre ceux d’un autre, par opposition au taux de change nominal qui exprime une relation de grandeur entre les monnaies de deux pays.

L’expression « détérioration des termes de l’échange » employée par Léopold Sedar Senghor renvoie bien au taux de change réel, corrélé aux exportations nettes dans une relation négative.





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