04-08-2012 01:02 - Les érudits religieux du Mali réfutent la version extrémiste de la charia.
Cette semaine, le Mali est revenu à "un âge révolu".
Depuis quatre mois, les islamistes d'Ansar Al-Din et les terroristes du MUJAO qui ont fait main basse sur le nord du Mali multiplient les flagellations à l'encontre des habitants qui n'adhèrent pas à leur version très stricte de la charia.
Dimanche 29 juillet, ils ont décidé qu'un jeune couple devait mourir.
"Le gouvernement a appris avec indignation et stupeur la lapidation à mort d'un couple à Aguelhok par les extrémistes qui occupent le nord du Mali", a indiqué un communiqué du ministère de la Communication. "Le gouvernement condamne avec la plus grande sévérité ces pratiques d'un âge révolu et assure que cet acte ne restera pas impuni."
Cet incident, auquel ont assisté des centaines d'habitants d'Aguelhok, intervient moins de deux mois après qu'un couple de Tombouctou eut reçu une centaine de coups de fouet pour avoir eu un enfant en dehors des liens du mariage.
Ansar Al-Din a contraint Hamaradane, 23 ans, et son amie Zeboul à se marier le jour-même où ils avaient été fouettés en public.
"Ce couple vit toujours à Tombouctou. Et les mêmes pratiques sont toujours appliquées envers la population", a expliqué Yaya Tandina, un journaliste local.
"Les gens sont contraints d'accepter cette réalité parce qu'ils ne veulent pas la violence", a-t-il ajouté. Une jeune femme du village de Goundam a récemment été fouettée pour avoir porté une robe que les radicaux d'Ansar al-Din jugeaient "indécente".
"Ils ont pourchassé cette jeune femme et l'ont fouettée devant ses propres enfants et sa famille", a raconté à Magharebia Halle Ousmane, le maire de Tombouctou.
Cet incident a donné lieu à une manifestation des habitants de la ville pour demander le départ des groupes de militants.
Des habitants ont eu les mains tranchées pour vol, ou ont été battus pour avoir fumé dans la rue ou vendu de l'alcool. A Gao, un autre jeune homme a été condamné à mort par lapidation pour avoir commis un adultère, a indiqué Edom Ag Mohammed, un militant local, à Magharebia.
Pour certains leaders religieux de la région, cela suffit.
"Certains leaders religieux craignent la fureur des groupes islamiques, mais d'autres condamnent ouvertement de telles pratiques, notamment les érudits de Kidal", a dit Atay Ag Mohammed, l'un des responsables du Mouvement national pour la libération de l'Azaouad (MNLA).
Dawood Ag Mohammed, imam de la mosquée Belferandi de Tombouctou, explique que les auteurs de ces actes sont convaincus qu'il s'agit de "la loi divine".
"En tant que Musulmans, nous ne pouvons objecter à la loi de Dieu, mais nous ne sommes pas d'accord avec eux sur la manière dont ils l'interprètent", déclare-t-il.
"Mais que pouvons-nous faire, nous sommes sans défense ? Rien. Tout ce que les gens peuvent faire, c'est fuir Tombouctou, et de très nombreuses familles l'ont déjà fait", ajoute cet imam.
Les intellectuels, dans le nord du Mali, condamnent également ces pratiques.
Selon Abou Bakr Al-Ansari, de la tribu Kal Ansar de Tombouctou, "la flagellation, la lapidation et les descentes à volonté dans les maisons et les commerces sont devenues des scènes quotidiennes".
"Harcèlement au nom de la charia"
"La vie de la population est devenue un cauchemar dangereux par suite de ces pratiques au nom de la religion. Ces actes commis par Ansar al-Din et les autres groupes terroristes étrangers à la région sont criminels dans tous les sens du mot", affirme-t-il à Magharebia.
"Ce qui se produit est un harcèlement des habitants au nom de la charia", poursuit-il. "C'est seulement un règlement de comptes avec les habitants de Tombouctou et de Gao, deux villes qui ont refusé de se soumettre au contrôle du leader d'Ansar al-Din Iyad Ag Ghaly, originaire de Kidal."
"La question de la charia est donc plus politique que religieuse", ajoute Al-Ansari.
Le peuple de l'Azaouad est de l'école malékite modérée, explique-t-il, ajoutant qu'il partage "la même doctrine et la même histoire que le peuple du Sahara".
De ce fait, dit-il, "nous ne pouvons refuser l'application de la loi islamique, dès lors qu'elle est appliquée avec justice et modération, comme cela a toujours été le cas dans l'histoire de la région depuis des siècles".
Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui, "raison pour laquelle la plupart des grands intellectuels rejettent ces pratiques".
Les leaders religieux de la région, réunis le mois dernier en Mauritanie, ont également dénoncé ce qu'ils appellent "les mains qui spolient l'Islam et son caractère sacré".
"Cela constitue un risque pour l'entité de l'Oumma musulmane dans son état actuel", a déclaré le Forum pour la modération dans sa déclaration de clôture le 19 juillet.
"L'absence de paix et de stabilité détruit le coeur-même de la fraternité islamique. Elle menace également la dimension historique de la nation et son caractère sacré physique et moral", ont ajouté les participants.
Haddmin Ould Salek, imam de la mosquée Abbas à Nouakchott, a expliqué à Magharebia : "Les pratiques des groupes islamistes radicaux dans le nord du Mali ne sont pas compatibles avec les vrais enseignements de l'Islam et revêtent un caractère très provocateur pour les peuples de cette région, où l'Islam soufi a été très répandu pendant des siècles."
L'approche violente adoptée au Mali va également à l'encontre de l'histoire de l'Islam, souligne-t-il. "L'Islam s'est répandu progressivement, en tenant compte de la mentalité des sociétés, et n'a pas commencé en appliquant des lois punitives", a-t-il ajouté.
"L'utilisation de la violence contre la population... est mauvaise et répulsive, et produira des contre-résultats, parce que la provocation par un groupe religieux quelconque est contraire aux enseignements de l'Islam", a ajouté cet imam.
"Elle ouvre également la porte à des luttes intestines qui pourraient saper toute volonté de réforme", a-t-il mis en garde.
Par Jemal Oumar pour Magharebia à Nouakchott
